Rencontre avec la lauréate 2017 du « Prix du roman Métis des Lycéens »

Rencontre avec la lauréate 2017 du « Prix du roman Métis des Lycéens »

Elue à l’unanimité lors du vote du Jury du « Prix du roman Métis des lycéens » auquel a participé la Terminale L, Nathacha Appanah est venue à la rencontre de ses lecteurs ce vendredi 28 septembre, évoquant son roman, Tropique de la violence, mais aussi son expérience d’écrivain, sa passion pour l’écriture.

Septième auteur à remporter ce prix auquel le lycée participe depuis  trois ans, c’est avec simplicité, naturel que Nathacha Appanah, écrivaine dont le talent est largement reconnu dans le monde littéraire francophone, a répondu aux questions des élèves de Terminale L, auxquels s’étaient joints des élèves de Seconde et de Première curieux de rencontrer l’auteure de ce magnifique roman qui évoque Mayotte et le destin de cinq personnages happés par la violence, foudroyés par le destin ou partant à la dérive, mais tous portant en eux une « poésie » qui rend aussi compte de la beauté de l’île « aux parfums » et de la complexité de ces mêmes personnages qui sont tout en contraste et simplement humains…

 

La genèse du roman

Le roman est né de ses deux années passées sur l’île. Tandis qu’elle écrivait un tout autre roman, ses amis lui avaient prédit qu’elle finirait par écrire sur Mayotte. Bien que journaliste de profession, l’auteure a choisi la forme romanesque plus appropriée à rendre compte de la complexité des sujets qu’elle aborde : l ‘immigration, la jeunesse à la dérive, la quête d’identité… « Le roman donne plus de liberté par le travail de l’imagination » explique- t- elle. Au départ, elle pensait écrire une histoire romantique, mais la richesse de cette île lui a fait comprendre qu’il manquerait quelque chose d’essentiel à l’histoire.

Après un deuxième séjour, a surgi l’idée de faire parler chaque personnage et elle a repris tout le roman pour lui donner sa forme finale : Marie, Moïse, Bruce, Olivier et Stéphane parlent donc avec sa voix. L’histoire, dont une partie se déroule dans le quartier de « Gaza » surnommée ainsi par ses habitants en raison d’une situation de « non-droit », ne porte aucun jugement, aucun point de vue moral. En effet, l’auteure explique qu’à Mayotte, les histoires sont parfois de vraies visions kaléidoscopiques, si bien que vous changeriez d’opinion le soir sur un événement qu’on vous aurait raconté le matin même !

 

Les personnages de « Tropique de la violence »

L’auteure évoque ensuite ses personnages : ainsi, le nom de Moïse résonne avec les circonstances de sa rencontre avec Marie ; tandis que le prénom de « Marie » est un hommage rendu à une amie rencontrée à Mayotte. Avec humour, Mme Appanah révèle que son personnage préféré est le chien Bosco, nom de l’auteur du roman préféré de Moïse « L’Enfant et la Rivière ».

Malgré la violence qui les entoure, les personnages donnent souvent une image poétique de l’Île. Olivier par exemple, qui aime vraiment Mayotte et éprouve de la tristesse, se console parfois par la communion avec la nature. Ces personnages sont nés à la fois de son imagination et de ses expériences : « certaines choses s’imposent à nous » déclare-t-elle, lorsqu’on l’interroge sur la façon dont elle a construit ses personnages. Quant à la destinée de Moïse, elle a choisi de lui rendre sa dignité, de lui permettre de reprendre possession de son corps, d’où cette fin ouverte où le lecteur peut interpréter à sa guise la dernière phrase -surprenante- du roman.

 

Les débuts en écriture : « Écrire est une aventure où vous vivez mille vies »

C’est à l’âge de quatorze ans que l’auteure s’est mise à l’écriture. Portée par l’amour de la lecture, elle a forgé « ce qu’elle sait du monde par les livres ». Elle s’est autorisée à écrire parce qu’elle se sentait capable de le faire. À dix-sept ans, elle participe à un concours de nouvelles et remporte le prix. Avec humour, elle raconte comment elle a eu peur de la réaction de ses parents qui, très éloignés du milieu littéraire, étaient surtout inquiets qu’elle ait osé aller à la poste toute seule pour envoyer son manuscrit !

Encourageant les élèves présents qui auraient l’envie eux aussi de se lancer dans l’aventure, elle leur conseille d’écrire, de se lancer « comme Moïse plongeant dans la rade de Mamoudzou». Elle les encourage à prendre confiance en soi, « en ses mots », à écrire sur soi-même, sur ce qui les touche.

Être écrivain

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle ressent en écrivant, Mme Appanah répond très poétiquement qu’elle « se sen[t] à [s]a place sur terre ». Bien que le « métier » d’écrivain ait de nombreux désavantages, elle est surprise par ce que cela lui a permis de faire : reçue dans de nombreux pays, elle a pu faire de belles rencontres et reste fascinée d’avoir été choisie pour le prix littéraire qui lui a permis d’être présente parmi nous.

Son premier roman a éveillé de nombreuses angoisses et bien que consciente de la difficulté de fidéliser un public, elle explique qu’il faut persévérer et qu’elle trouve sa consolation dans le fait qu’elle sait avoir fait de son mieux. Grande admiratrice d’Albert Camus, ou de Nathalie Ernaux, et des grands textes de la littérature française en général, elle est aussi une fervente lectrice de poésie, mais lorsqu’elle écrit, elle ne se laisse pas distraire.

Manipulant l’autodérision comme savent le faire les auteurs brillants, elle explique à son auditoire qu’il ne faut jamais demander à un écrivain comment s’est passée sa journée ! En effet, le travail d’écrivain souffre avant tout d’une idée reçue : tout le monde a l’impression qu’elle travaille en dilettante, qu’elle attend l’inspiration, ce qui est loin de la réalité. interrogée sur l’inspiration, l’angoisse de la page blanche, Mme Appanah explique qu’à certaines périodes, elle a l’impression que ce qu’elle écrit n’a pas de sens mais elle reste concentrée.

Elle raconte comment elle « noircit » des cahiers pour chacun de ses romans, où elle note ce qu’elle veut écrire, les livres qu’elle veut lire : c’est le réceptacle de ses doutes sur les personnages, sur sa propre écriture, une béquille, un travail en solitaire qui lui apporte aussi une aide car par moments, elle écrit facilement, tandis qu’à d’autres, elle absorbe, regarde, observe. Ainsi, pour Tropique de la violence, elle a travaillé deux mois en « écriture pure », alors qu’il s’est écoulé quatre années entre le moment où elle a commencé et la fin.

Journaliste, anglophone et créolophone l’auteure explique ensuite que son choix de la langue française lui a paru naturel car elle l’associe à la langue de la poésie, de l’imaginaire. Son roman demandant une mise en place particulière -il s’agit d’un roman polyphonique où chaque personnage parle à la première personne-, il lui fallait une langue qui rende compte des couleurs, de la nature, un langage impressionniste comme peut l’être la langue française. Puis, avec malice elle explique que la langue de l’amour est le français, mais que ses colères sont toujours en créole !

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Remerciements à la classe de Terminale L, aux élèves de Seconde et Première. à M. Comte, Proviseur-adjoint à M. Rakotozanany (photographe) à M. Weiss pour l’accueil au CDI à Madame Hervé-Montel à Madame Lavessière (référente culturelle) à Madame Baata